Haine ou Mépris?


Tous les anciens ont eu I'occasion de constater, au cours de leurs études, qu'il y avait, dans les établissements scolaires, collèges ou lycées, des cours durant lesquels on chahutait et où on ne faisait pas grand-chose et des cours silencieux où on obéissait et où on travaillait.

Tout dépendait du professeur. Un maître ferme mais juste était non seulement obéi, mais encore estimé, respecté, bien souvent adoré, tandis que le maître laxiste, loin d'être apprécié pour sa faiblesse et son renoncement à exiger, se voyait méprisé et par voie de conséquence, soumis au chahut, aux insolences et aux humiliations... Par bonheur, à l'époque, la plupart des professeurs étant fermes, les conséquences pour l'enfant ou l'adolescent, se soldaient, au pis, par une année de scolarité perdue dans la matière du professeur laxiste. Les élèves n'éprouvaient pas encore, envers ce genre de professeurs, de la haine comme on dit de nos jours, mais du mépris (à juste titre d'ailleurs), du mépris pour un homme qui, ayant la charge de conduire et d'enseigner ces jeunes, se montrait incapable de mener à bien sa mission...

Heureusement, cette mauvaise année scolaire terminée, l'enfant confié à d'autres enseignants sur lesquels il pouvait à nouveau s'appuyer, retrouvait les limites à ne pas franchir et la conduite à tenir pour progresser... et tout rentrait dans l'ordre. De plus, à la maison, il avait des parents généralement soucieux de leur rôle et son déséquilibre scolaire disparaissait.

II retrouvait, grâce à eux, l'estime due aux adultes conscients. S'ajoutait à cela, dans la rue, dans le milieu social, la crainte du "gendarme"... la crainte de commettre des fautes, des délits, fussent-ils "mineurs", la crainte d'avoir à connaître l'humiliation qui résulterait pour lui, d'un manquement à la loi commune, en plus des sanctions familiales habituelles en ces temps révolus.

La délinquance juvénile, autrefois si rare, constatée depuis et dont on parle si souvent actuellement tant elle a progressé en nombre et en gravité, semble bien être la résultante de diverses "idées" modernes qui fleurirent dès la fin de la seconde guerre mondiale.

Le coup d'envoi en fut donné par on ne sait trop quels groupes pseudo-pédago-scientifiques à l'intention des familles qui furent invitées, instamment, à considérer leurs rejetons comme autant de petites merveilles délicates qu'il ne leur fallait surtout pas contrarier en quoi que ce soit. Ce fut le temps, fameux. des complexes à leur éviter. Rien ne devait plus s'opposer aux désirs, aux caprices de ces petits monstres sacrés.

Le résultat ne se fit pas attendre. Les enfants eurent tôt fait de s'imposer à des parents désarmés, incapables d'affirmer leur volonté et d'assumer le rôle que la nature leur avait confié de toute éternité. Loin de les aimer davantage, ils éprouvèrent envers leurs géniteurs le mépris tout naturellement dû à ceux qui n'accomplissent pas ce qu'on est en droit d'attendre d'eux.

Désormais déboussolés à la maison, ils auraient pu encore profiter de leur temps de scolarité, de l'autorité des professeurs dans le domaine de l’instruction et de l'éducation. Hélas!, là aussi, la théorie de "l'enfant-roi" prit une forme particulière qui sapa I'autorité des maîtres comme l'était déjà celle de leurs parents. Les enseignants durent, à tout prix, éviter à l'écolier et à l'étudiant l'effort et la contrainte, si nécessaires pourtant, pour tout acquis solide... On commença par dispenser l'enfant de toutes les manifestations de respect, voire de simple politesse qu'on exigeait tout naturellement des enfants, autrefois. On fit "copain-copain", on s'appela par son prénom et l'enfant perdit bien vite à l'école le respect pour ses maîtres comme il avait perdu celui pour ses parents...

II lui restait encore la rue, la société et la peur du gendarme. C'était le dernier bastion avant le mépris général envers les adultes. Il fut bien vite emporté par quelques séries de lois qui, s'appuyant sur l'affirmation que la société était coupable de tout; il convenait de considérer les délinquants jeunes et moins jeunes d'ailleurs comme autant de victimes ...et d'incriminer le chômage, le béton des cités, l'ennui, l'exclusion. la pauvreté, la fracture sociale...

En conséquence et puisqu'on ne pouvait punir celles-ci, il convenait d'exonérer ceux-là de toutes responsabilités, à tout le moins de les amoindrir au point que nous voyons aujourd'hui les gamins faire trembler, non seulement leurs parents, mais aussi leurs professeurs, mais encore les policiers et les juges et jusqu'aux hommes politiques, qui, premiers responsables mais non coupables selon une célèbre formule, et seulement soucieux de leur avenir politique accentuent le laxisme ambiant à coups de larmoyants et en flattant cette jeunesse désaxée, des gisements électoraux favorables...

On dit ces jeunes saisis par la haine. Non! ce n’est pas de la haine qu’ils éprouvent envers ceux qui devraient les conduire sagement mais fermement dans le chemin de la vie, jusqu’à leur âge d’homme, car ils n’ont pas compris le tort qui leur est fait. Non! c’est du mépris et non de la haine qu’ils ressentent envers les adultes d’autorité et d’une certaine façon, c’est bien pire, car c’est un jugement qu’ils portent sur eux, inconsciemment.

La haine viendra plus tard quand ces masses de jeunes "bons à rien" hélas! mais prêts à tout, auront compris le tort qui leur a été fait et voudront alors se venger et nous punir d’avoir failli à notre devoir de tuteurs pour jouer aux "amuseurs".

Quelle triste fin de siècle!

Albert Kehl