Bruno Mégret: «L’Europe, c’est nous!»


Le délégué général du Front national est un fervent défenseur de la vocation européenne de la France. Mais attention: pas l’Europe de la fortune des spéculateurs et de la ruine des peuples, mais l’Europe des nations enracinées dans une même terre et une même civilisation. Pas l’Europe mondialiste, l’Europe européenne. Pas la fusion fédérale, le concert des nations.

National Hebdo: Si le calendrier de Bruxelles est respecté, 1999 sera un annus horribilis pour la France.

Bruno Mégret: Pire: ce serait le début de la fin de notre nation. En premier lieu, parce que le Traité d'Amsterdam va être soumis à ratification et que ce Traité est catastrophique pour le maintien de notre Nation. En effet, il prévoit notamment de transférer les compétences en matière d'immigration de la France vers I'échelon européen. Ce qui veut dire que ce ne sont plus les Français qui décideront qui a le droit d'entrer et de résider en France, mais les technocrates de Bruxelles. Autant dire que, au sens propre du terme, les Français cesseront d'être maître chez eux. Les partis de la classe politicienne sont tous déterminés à ratifier le Traité. Seul le Front national s'y oppose. Ce sera aussi la première étape de la mise en place de I'euro, cette monnaie unique qui va priver la France d'une souveraineté monétaire aussi vieille que notre nation. Là encore, le Front national est le seul à s'opposer.

National Hebdo: En même temps 1999 verra les prochaines élections européennes.

Bruno Mégret: C'est I'occasion pour les Français de s'opposer solennellement à la dérive mondialiste de la construction européenne préparée à Bruxelles envotant pour le seul grand mouvement qui la condamne, le Front national.

National Hebdo: S'opposer à I'Europe, n'est-ce pas un peu ringard?

Bruno Mégret: Nous ne nous opposons pas à l'Europe. Le Front national est sans doute, parmi toutes les forces politiques françaises, le mouvement le plus attaché à la réalité européenne. Champion de la défense de ce que nous sommes, il s'affirme en effet comme I'expression politique du courant identitaire. A ce titre, l'Europe est pour nous une précieuse composante de notre personnalité qui vient enrichir les entités essentielles que sont notam-ment la famille, les terroirs et la nation. Au-delà du patrimoine génétique qui nous est transmis par nos parents, la personnalité de chacun d'entre nous se retrouve en effet façonnée par les différentes communautés auxquelles nous appartenons. La famille d'abord, au sein de laquelle chacun prend conscience de I'espace et du temps, du bien et du mal et reçoit avec son éducation, un premier legs du formidable héritage de civilisation que nos ancêtres ont accumulé pour nous au fil des siècles. Le terroir ensuite, c'est-à-dire le pays, la ville, la province où I'on a grandi, où nos aïeux sont enterrés et où se forgent ces traits de la personnalité souvent indéfinissables qui font qu'un Alsacien et un Breton, bien que Français, se reconnaissent comme différents. La nation, enfin, sans doute la communauté d'identification la plus accomplie. Celle qui permet à un peuple d'exister à I'échelle de I"histoire et de traverser les siècles, celle qui procure la force collective nécessaire pour survivre et s'imposer dans le monde.

National Hebdo: Vous voyez bien. Vous dites "la nation seule", "la nation au-dessus de tout".

Bruno Mégret: Non: Ecoutez avec plus d'attention. La nation n'est pas I'ultime cercle d'appartenance, car, au-delà, nous sommes aussi partie prenante dans la communauté de civilisation que constitue I’ensemble des nations européennes. Communauté très forte qui établit, entre les Européens et les autres peuples qu'ils n'ont pas engendrés, une distance beaucoup plus grande que celle qui peut les séparer. Les peuples européens sont en effet unis par une même civilisation fondée par une histoire, une religion, une origine commune. Ils ont tour à tour dominé le monde, ils se sont battus les uns contre les autres mais ils ont aussi cheminé côte à côte, se sont influencés mutuellement et ont créé, chacun avec son génie propre, une culture qui n'aurait jamais pu éclore coupée des autres. L'Europe constitue donc dores et déjà une réalité tangible, celle d'une famille de peuples unis par une commune civilisation.
Ainsi la personnalité de chacun d'entre nous provient-elle pour une large part de cet enchevêtrement de communautés d'appartenance. Toutes, à des degrés divers, jouent un rôle d'enracinement et d'enrichissement des individus, mais la dernière, la plus vaste, n'est pas la moindre, car les Français, comme d'ailleurs les autres peuples du vieux continent, cesseraient d'exister en tant que tels s'ils perdaient leur caractère européen.
Si, en effet la France n'était plus demain la patrie d'un peuple euro-péen, au sens où le définit le général De Gaulle, c'est-à-dire «d'abord et avant tout un peuple de race blanche, de religion chrétienne et de culture grecque et romaine», elle cesserait d'être elle-même. Indissociable de I'Europe, notre pays n'existe qu'en tant que nation européenne.

National Hebdo: Alors, pour-quoi le Front national a-t-il la réputation d'être anti-européen?

Bruno Mégret: II y a un for-midable malentendu délibérément entretenu par I'établissement sur la question européenne: parce qu'il combat les initiatives bruxelloises et maastrichiennes, le Front national est accusé d'être contre l'Europe. Or, rien n'est plus faux et, en proférant un tel mensonge, les tenants de la classe politico-médiatique occultent complètement le véritable enjeu.
Car il ne s'agit pas d'opposer les partisans de I'Europe à ses détracteurs, mais de départager les zélateurs de l'Europe de Maastricht et les partisans d'une autre conception de I'organisation européenne. En dépit de la désinformation qui prévaut en cette matière, il n’y a donc pas d'un côté les constructeurs éclairés et généreux d'une Europe unie et radieuse et de I'autre les défenseurs frileux et haineux d'une France coupée du monde et repliée sur elle-même. La question n'est pas de savoir qui est pour et qui est contre l'Europe mais quelle est la meilleure façon de I'organiser.
Force est alors de constater qu'il y a bien deux conceptions radicalement différentes de I'organisation du continent: celle initiée dès 1958 par Jean Monnet et mise en œuvre progressivement avec l'Acte unique et le Traité de Maastricht et I'autre qui n'existe pas encore mais que tous les nationaux français et européens appellent de leurs voeux.

National Hebdo: Il y a donc deux Europes, la bonne et la mauvaise?

Bruno Mégret: La première, l'Europe de Bruxelles, est une construction utopique et dangereuse qui veut dissoudre les nations européennes dans un ensemble lui-même ouvert à tous les vents. II s'agit pour elle de détruire les frontières entre les Etats mais aussi de supprimer celles qui séparent I’Europe du reste du monde. L’entreprise bruxelloise détruit la souveraineté des peuples sans leur offrir une puissance nouvelle. Elle menace leur identité sans promouvoir celle commune à tous les Européens. Elle est un moyen d'abolir les patries sans pour autant créer une supernation. En réalité, elle n'est qu'une étape vers le gouvernement mondial dont Jean Monnet rêvait dans ses mémoires:«La communauté elle-même, écrit-il, n'est qu'une étape vers les formes d'organisation du monde de demain.» Aussi n'est-il pas étonnant que cette Europe bruxelloise ne cherche nullement à s'opposer aux volontés hégémoniques des Etats-Unis d'Amérique. Ne s'inscrit-elle pas pleinement dans le processus de mondialisation et dans le projet de nouvel ordre mondial qui en est I'expression politique? Cette Europe-là est une Europe mondialiste.
Ce ne sont pas des mots. Les idéologues de Bruxelles détruisent ce qui a été construit dans les années 1950 et 1960. Ils ont entrepris de dissoudre l'Union douanière de la communauté dans un ensemble euroméditerranéen, créant ainsi une zone de libre-échange englobant l'Europe et tous les pays du pourtour de la Méditerranée. Quant au Marché unique, à peine est-il réalisé, que le commissaire européen Léon Brittan propose de passer à la phase suivante: le marché unique transatlantique euro-américain.
Pour les responsables bruxellois, l'Europe est trop petite et ne peut être qu'une étape.
Cette Europe ne songe pas à s'ériger en grande puissance ni à s'imposer face aux Etats-Unis ou au Japon. Effarouchée par la puissance, elle se montre encore plus impotente que chaque nation prise isolément. Lors du conflit yougoslave, les pays européens se seront engagés en vain pour trouver une issue à la guerre et celle-ci n'aura cessé que le jour où les Américains s'y sont impliqués en envoyant des troupes sur place, au coeur même de notre continent. Face aux Etats-Unis, l'Europe se comporte en vassal.

National Hebdo: Et la bonne Europe?

Bruno Mégret: L’autre Europe, au contraire, veut rendre aux peuples européens la puissance qu'ils ont perdue et leur permettre ainsi de mieux défendre leurs intérêts et leur identité. Il s'agit d’organiser la famille des vieilles nations du continent autour de leur commune civilisation pour leur redonner la fierté de ce qu'elles sont et la volonté de s'affirmer de nouveau dans le monde. Cette Europe-là, respectueuse des nations et des peuples, entend préserver leurs frontières et sauvegarder leur souveraineté.
Elle constitue pour les nations européennes un moyen de relever les défis du vingt-et-unième siècle et d'affronter les dangers de la mondialisation sans perdre leur liberté ni leur âme. Ainsi conçue, l'Europe peut faire contrepoids aux Etats-Unis d'Amérique et proposer aux peuples du monde un autre avenir que celui du grand melting pot planétaire. Opposée au matérialisme et au déracinement, elle s'appuie sur les valeurs de notre civilisation pour rendre aux nations européennes leur prestige et leur grandeur. Cette Europe-là est l'Europe des nations.

National Hebdo: Le jour où les Français auront fait le bon choix, c'est-à-dire le choix national, comment s'y prendre pour changer d'Europe?

Bruno Mégret: Pour passer de l'Europe mondialiste de Bruxelles à I'Europe des nations, il faut une rupture.
Beaucoup trop marqué par ses orientations fédéralistes, I'édifice bruxellois ne peut plus être corrigé à la marge. Le remède ne viendra pas d'astuces ou d'amodiations juridiques, mais d'un acte politique fort de rupture et de refondation. Inutile donc d'imaginer un énième pacte venant amender I'amoncellement des textes précédents. Il faut élaborer un nouveau traité, simple, clair et court, dont la compréhension soit accessible à tous, un traité affirmant quelques grands principes fondateurs et mettant sur pied des institutions Iégères et légitimes.
Les principes fondateurs du traité portant création de cette Communauté des nations d'Europe pourraient être les suivants: principe d'identité, respect de la souveraineté des Etats, recours à la subsidiarité, impératif de puissance, création de cercles de coopération, prise de décision à I'unanimité, transcription juridique des décisions par la méthode des directives, principe de libre adhésion pour les seules patries européennes, rétablissement des frontières et préférence européenne.

National Hebdo: En conclusion?

Bruno Mégret: National Hebdo avait titré, il y a un an je crois, "la République c'est nous" pour signifier que, face aux dérives d'une cinquième République à bout de souffle, le Front national incarne la défense du bien commun, de la chose publique. Eh bien I'on pourrait dire de la même façon, l'Europe c'est nous, la vraie Europe, face aux perversions de Bruxelles, Maastricht et Amsterdam, face à I'Europe des financiers mondiaux. L'Europe des Européens, l'Europe des nations et des civilisations, c'est nous.

Propos recueillis par Murielle PLAT